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Qui peut prétendre avoir vu la plus belle ville du monde sans avoir
visité Ispahan ? », s’était interrogé l’écrivain français André
Malraux. Plus ancienne que New York, Paris, Londres, Berlin, Tokyo et
Toronto réunies, Ispahan existe depuis au moins 600 ans avant
Jésus-Christ.
Visiter ses rues, jardins et monuments, équivaut à feuilleter des pages
d’histoire. Ce n’est pas par hasard que la Chinoise Xi’an, l’Italienne
Florence, la Russe Saint-Petersbourg, l’Allemande Fribourg, la
Malaisienne Kuala Lumpur, la Cubaine La Havane, l’Espagnole Barcelone
ou Koweït City s’étaient faites jumelles de Ispahan.
Le gouverneur de la province souhaite ajouter Alger à la liste. En
attendant peut-être qu’Alger, actuelle « capitale de la culture
arabe », apprenne à communiquer avec le monde ! Il faut cinq heures
d’autoroute, à partir de Téhéran, pour arriver à Ispahan, en passant
par Kachan (célèbre par son eau de rose) et Natanz. Plus de 400 km à
parcourir. Depuis la nuit des temps, Ispahan est une cité-carrefour
entre toutes les régions de l’Iran. Les routes commerciales, celles des
marchands d’épices et de soie, qui partaient vers la Russie et la
Chine, passaient par cetteville. Le paysage passe du vert au jaune et
à l’ocre. L’Iran est le pays des hautes plaines steppiques. Ispahan est
située au pied de la chaîne montagneuse Zagros (ou Zardkuh en persan)
qui s’étend jusqu’à l’Irak voisin. A 1574 m d’altitude, Ispahan est une
cité au climat tempéré, même en plein mois d’août. Le fleuve Zayandeh
Roud, qui signifie en persan la rivière qui apporte la vie, traverse la
ville, crée un agréable microclimat, et va irriguer la province de
Tchahar Mahal. Il prend sa source dans les Zagros. Son débit est
impressionnant. Cela est visible sous les nombreux ponts qui relient
les deux rives de la ville. Bâti sur deux étages d’arcades avec une
double allée, le pont Khadju, édifié par le roi safavide Chah Abbas Le
Grand en 1650, est un bijou architectural, décoré de céramique. Khadju
(qui n’est pas loin du khawadja turc, signifie noble en persan),
quartier mitoyen du pont, était à l’époque habité par les notables et
les aristocrates.
L’édifice est également appelé pont de Shiraz, du nom
de l’ancienne capitale de la Perse durant la dynastie des Zand (qui a
régné entre 1750 et 1794).Le roi Abbas admirait à partir de ce pont
les jeux aquatiques. Les yeux lumineux de deux lions, sculptés sur de
la pierre et qui se font face, est une énigme puisqu’ils ne sont reliés
à aucune source d’énergie. Le pont des 33 arches ou Pol Sioseh, ou ce
que les Ispahanais appellent Allahverdi Khân, est une autre curiosité.
Sa construction remonte à 1597 sous la direction de Hossein Bannâ. Il
relie le boulevard Bâgh é Abbâssi à Bâgh é Bâllâ. Ici, on vient se
balader au coucher du soleil, siroter du thé persan ou même dîner sur
l’herbe tendre. Ispahan, comme Téhéran, est une cité verte. Des deux
côtés du Zayandeh Roud, des espaces fleuris sont entretenus. L’avenue
des Quatre jardins est la plus importante de la ville. Bien aménagée,
l’avenue est traversée au milieu par une allée (qui ressemble à celle
de Las Ramblas de Barcelone) où l’on se met sur des bancs circulaires
en bois pour déguster des glaces parfumées. On peut y admirer la statue
imposante du Cheikh Bahaï.
A deux pas de là est situé l’hôtel-musée de Abbasi sur la rue Chahar
Bagh. La bâtisse, qui a plus de 300 ans d’âge, avait été construite par
le sultan Hossein de la dynastie safavide et offerte en cadeau à sa
mère. Elle était appelée à l’origine l’école et le caravansérail de
Madar Shaf, qui signifie la mère du roi. Les caravanes de marchandises
y venaient pour se reposer. Classée cinq étoiles, elle comprend, entre
autres, des suites décorées selon les époques (safavide, qadjar) et un
musée du Coran où de précieux manuscrits sont conservés. Abbasi est
doté d’un jardin digne des Mille et une nuits. L’endroit sert également
de restaurant où, le soir venu, des familles ispahanaises arrivent
nombreuses pour déguster des crevettes blanches du Golfe persique, du
kabab (brochettes) ou du khorchimost, de la sauce au yaourt sucré. Sur
le toit, on peut se restaurer au Cheshm Andaz, entouré de fleurs, et où
on a une vue imprenable sur la ville et sur la place Naghsh-e Jahan
(Miroir du monde), la deuxième plus vaste au monde après Tian’anmen de
Pékin et qui est classée parmi le patrimoine mondial de l’Unesco.
Appelée aussi Place royale, elle est située en plein cœur d’Ispahan et
est entourée de monuments tels que le curieux palais de Ali Qapu,
célèbre pour des chambres à musique conçues selon un système acoustique
révolutionnaire qui fait appel à des cellules ressemblant à celles des
abeilles, par ses étages changeants selon les angles et ses 52 pièces.
La place, conçue par Ali Akbar Asfahani du temps du roi safavide Abbas
I sous forme rectangulaire, est l’exemple même de la prétention des
Safavides de voir le monde à leur façon.
Ils voulaient rompre avec
l’époque des Seldjukides qui les avaient précédés. En 1598, Ispahan
était devenue une capitale (remplaçant Ghazvine) où résidaient déjà 50
ambassadeurs venus d’Europe et d’Asie. Les Safavides, qui avaient été
les maîtres de l’Iran pendant deux siècles à partir de 1501 et qui
étaient attachés au chiisme Ithnachri (relatif à la croyance des douze
imams), n’hésitaient pas à l’appeler « la sœur symbolique du paradis ».
Le roi Chah Abbas, qui n’hésitait pas à se mêler aux foules pour
connaître ce que son peuple cherche, voulait restaurer la grandeur de
la civilisation perse et contrer l’avancée des Ottomans. Il avait
développé une haine envers les musulmans sunnites mais était tolérant
avec les chrétiens et les juifs. Pendant longtemps, selon Ibrahim
Doust, responsable des relations internationales à l’université
d’Ispahan et passionné d’histoire, les juifs avaient vécu en harmonie
avec les autres communautés, dans la ville, dans le quartier Yahudiyeh.
Ils sont peu nombreux aujourd’hui. Les Arméniens, qui étaient venus
demander protection au fondateur de la dynastie Safavide, le roi Ismaïl
1 (ancêtre du Chah Abbas), constituent encore une forte communauté qui
vit dans le quartier Djolfa (le même nom que la ville algérienne).
L’arménien est enseigné à l’université d’Ispahan à un niveau doctoral.
La construction de Naghsh-e Jahan, où se trouvaient déjà des jardins,
se voulait être l’expression de cette grandeur. La mosquée royale et la mosquée cheikh Lotfollah en sont la preuve. Ibrahim Doust aime montrer
à la mosquée Lotfollah – un cheikh originaire du Liban – la beauté de
la faïence bleue qui date de 400 ans. L’édifice est composé d’une
grande salle de prière surmonté d’un dôme décoré d’arabesques bleues et
de mosaïques jaunes. « Le bleu symbolise la spiritualité, le ciel, le
jaune renvoie à l’or, la richesse, le savoir... », explique Ibrahim.
Ces deux couleurs sont partout dans les décors ispahanais. Sous le
dôme, l’écho que peut faire un bruit de pas attire beaucoup de curieux.
Ici, d’après Massoud Nikaeen, conseiller du gouverneur d’Ispahan qui
maîtrise parfaitement le français, les touristes viennent surtout des
pays du Golfe, comme les Emirats arabes unis, de Bahreïn, d’Arabie
Saoudite, de France, du Japon et du Pakistan. Certains sont attirés par
le tapis persan.
Dans les ruelles adjacentes, à la place Naghsh-e
Jahan, il y a plusieurs boutiques qui proposent des tapis faits de
laine et de soie à des prix variant entre 250 et 1200 euros (120 000
dinars). Shiraz, Qom, Tabriz et Ispahan sont célèbres par leur
tapisserie. Il existe deux sortes de tapis : le nomade et le citadin.
La forme libre du premier tranche avec l’aspect raffiné du deuxième. Il
n’existe aucune restriction en matière de couleurs : jaune, brun,
rouge, vert, carmen... « L’Etat donne des crédits aux artisans et
veille à la protection de l’origine des tapis », nous explique un
revendeur. En Iran, le tissage est considéré comme un art complet. Des
galeries proposent même des tapis sous forme de tableau. D’où le
caractère luxueux de la tapisserie, en dépit de son origine campagnarde
qui remonte à au moins...2500 ans. On trouve des traces de ce passé
culturel riche au pavillon des Quarante colonnes, Tchéhél-Sotun, qui
avec son jardin ressemble beaucoup au palais indien du Taj Mahal.
« C’est le même concepteur », lance Ibrahim Doust, répondant à notre
observation.
Le reflet aquatique des Vingt colonnes (des piliers
provenant des tiges d’arbres revêtues de plaques colorées) du pavillon,
sont à l’origine du nom donné à l’édifice construit en 1610 et qui est
entouré d’un immense jardin et d’un bassin où vivent des poissons
rouges et noirs. Des peintures murales et des miniatures restituent
l’histoire de la région. Les miroirs à l’entrée du pavillon soulignent
le raffinement de l’époque safavide. « Depuis longtemps, les Perses
sont attachés à la lumière, à la clarté et à l’eau. Partout, vous
trouverez ces éléments dans les constructions », explique Ibrahim
Doust. Habitée par 1 700 000 âmes, Ispahan est une ville connue aussi
pour ses espaces réservés à l’industrie, à l’artisanat et au commerce.
L’usine de céramique dorée et blanche de Zarin est célèbre dans tout le
pays et exporte vers l’étranger. Elle a installé même des showrooms
permanents en Europe. On quitte Ispahan avec la sensation d’avoir
parcouru un livre d’histoire...
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Source : elwatan.com
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